Penseur

mercredi, janvier 03, 2007

Dynamic Days (1) : des criquets cannibales à l'avenir politique de François Bayrou

Voilà, les Dynamic Days, une des plus importantes conférences sur la dynamique non-linéaire et les phénomènes chaotiques (je me suis un peu planté quand j'en ai parlé la première fois ici, mes excuses), ont commencé aujourd'hui. Comme je le disais, si un des sujets vous intéresse, n'hésitez pas à me le dire, j'essaierai de détailler un peu. De toutes façons, cette suite presque interrompue de sujets variés et passionnants me fournira probablement beaucoup de matière. Menu du jour : criquets cannibales et stratégie politique (avec des vrais morceaux de Bayrou dedans).


Je n'ai pas assisté à la première session, sur la cardiologie, qui m'intéressait assez peu. La suivante, sur l'écologie et les comportements animaux, fut par contre passionnante.

Le premier orateur, Iain Couzin, parle du comportement des criquets. Ces joyeuses bestioles subissent une transition spectaculaire quand la densité d'individus par mètres carrés dépasse un certain seuil critique. Ils passent d'un comportement individuel à un comportement grégaire, en essaim. La modification est aussi physiologique : on les appelle alors des locustes. Iain Couzin s'est particulièrement intéressé aux criquets mormons d'Amérique du Nord, qui ont la particularité, expérimentalement appréciable, de ne pas voler. Il a montré que ce qui provoquait la marche ordonnée de l'essaim était tout autant la recherche de nourriture, que la peur d'être mangé. Après tout, le criquet est une réserve de nourriture, non ? Ainsi, chaque criquet essaie de manger celui qui est devant lui, et de ne pas être mangé par celui qui est derrière lui. C’est marche ou crève ! La Nature a poussé le vice jusqu’à faire des criquets la nourriture préférée de leurs petits camarades. Et le résultat est un essaim au mouvement apparemment coordonné.

L’autre orateur qui m’aura marqué cet après-midi, c’est Timothy Halpin-Healy, sur « les dynamiques de la conformité et de la différence ». Le thème est vaste : du fonctionnement des assemblées de cellules, à la formation des anneaux de Saturne, les phénomènes d’aggrégation/mimétisme et de séparation/différence sont parfois décrits par les mêmes modèles. Des lois microscopiques favorisant le regroupement, tout en laissant la possibilité à la différence, conduisent à l’apparition de motifs et de groupes macroscopiques. En particulier, la recherche présentée ici, celle d’Arne Soulier, est très intéressante. Elle porte sur l’analyse des conséquences en politique du « modèle de sécession ». Dans celui-ci, l’offre politique est quantifiée sur plusieurs (d) axes, par exemple économie (libre marché / étatisme) et société (libertaire / autoritarisme), et l’axe droite/gauche traditionnel en diagonal. Notez qu’il s’agit de la démarche dont j’avais parlé dans les premiers billets de ce blog ! A chaque itération du modèle, les électeurs oscillent aléatoirement (pour représenter une certaine indécision et versatilité) sur cet échiquier politique, avec une tendance à aller vers le plus proche des points suivants : le barycentre de tous les points, ou les points les plus éloignés du barycentre à cet instant. Ce modèle simule le processus d’attraction du groupe sur l’individu, mais aussi le côté attirant des extrémistes, pour peu qu’ils ne soient pas trop étrangers à nos convictions. Cela peut aussi se voir comme un effet de mode : on veut s’agréger à un groupe, à une communauté, mais ce qui est commun à tout le monde n’est pas très attrayant.

Là où les choses deviennent intéressantes, c’est que, pour un nombre d’électeurs suffisamment élevés (supérieur à trois, en fait), après un certain temps, des groupes se forment, en nombre bien précis. Si m=1, c’est-à-dire s’il n’y a qu’un seul axe politique, alors deux groupes stables émergent. Et pour m>1, il y a toujours trois groupes stables. Ces résultats sont obtenus même avec des distributions de départ très biaisées, un gros groupe pour m=1 ou deux gros groupes pour m=2, par exemple.

Cela veut dire que si les partis se répartissent selon un seul critère, et si le modèle est pertinent, alors un parti centriste est évolutivement défavorisé. En terme franco-français, on peut argumenter que l’axe économique n’est pas discriminant : le libéralisme ne semble pas avoir droit de cité, et l’étatisme (gaulliste ou socialiste) est dominant. Ainsi, le degré de liberté principal est le côté redistributif de l’Etat : voilà pourquoi François Bayrou, malgré sa côte de popularité appréciable, ne perce pas. De même, aux Etats-Unis, c’est le free market qui ne fait pas débat, et le seul axe de bataille est celui des valeurs, d’où un bipartisme encore plus fort. En Allemagne, le FPD, parti libéral, et les Verts, ont par contre un poids plus important. Il me semble qu’ils existent non pas entre le SPD et le CSU, mais sur d’autres axes.

Oui, bon, je sais, tout cela, c’est des approximations politiques, appliquées à un modèle qu’il faut encore discuter…

Et bien, discutons-en, justement : pensez-vous qu’une telle analyse soit pertinente ? Croyez-vous en la possibilité de « simuler » des choix de vote ? Si oui, ce modèle est-il intéressant ?

6 commentaires:

Tom Roud a dit…

Salut,
super intéressant tout cela ! Maintenant, si je me souviens bien du modèle d'Halpin Healy, il me semble que le modèle de changement d'opinion était un peu trop simple (une espèce de règle de majorité avec l'entourage; dans mon souvenir les taux de transition ne dépendaient pas de la distance, ce qui n'est pas réaliste. Par exemple, il est plus probable de passer de PC à PS, plutôt que de PC à MPF, non ?).
Sinon, s'il s'agit de passer commande: personnellement, je suis intéressé (et te conseille vivement ;) ) par Derrida et Pomeau, deux des plus grands physiciens français, de la vieille école (rien de tel que de bons vieux transparents à la main ). Je serais aussi curieux de savoir ce que diront Nancy Koppel et Goldstein.

Enro a dit…

Juste en passant, le lien vers ton billet précédent "ici" est cassé : il manque un "l" à la fin de ".htm"...

Matthieu a dit…

@Enro : merci

@Tom : Pommeau, avec le seul nom Francais que je connais, est tentant. Mais son exposé a l'air sur-péchu (équilibre non thermique, dans les galaxies), on verra ce que j'en retiens. Kopell et Goldstein sont sur ma liste. Derrida, ca va etre dur : il est juste à l'heure de la sieste !

idoric a dit…

> «chaque criquet essaie de manger celui qui est devant lui, et de ne pas être mangé par celui qui est derrière lui.»

Et comment il fait pour manger un autre criquet si lui-même doit continuer à avancer et ne peut donc pas s'arrêter ?

Matthieu a dit…

Je suppose que les autres s'arretent aussi pour manger celui qui s'est fait rattraper... en tout cas c'est ce que l'on pouvait imaginer, en voyant une experience bien pensee, ou les criquets se precipitaient en masse sur une coupelle de solution d'eau salee+proteine correspondant a la composition d'un criquet, negligeant les autres (autres criquets et autres coupelles).

idoric a dit…

Les fins de repas doivent aller vite alors, histoire de se remettre en route avant de constituer le deuxième couvert ;)