Nous voilà maintenant arrivés au cœur du livre de Richard Dawkins, le Gène égoïste. Souvenez-vous, la première étape avait été de justifier la sélection par le gène au dépend de la sélection par le groupe ou par l’individu, et la deuxième avait été de présenter comment les premiers gènes avaient pu se constituer, et mener à l’émergence de la vie. Tom Roud nous avait conduits à faire un petit détour pour approfondir cette question, et avait ensuite proposé un exemple de « gène égoïste »[1]. Il me donne ainsi une transition parfaite vers le sujet de ce billet, qui est la présentation de l’égoïsme et de l’altruisme selon Richard[2].
Un grand nombre de thèmes autour de ce sujet sont abordés, et je n’essaierai même pas de tous les résumer. Il s’agit, dans la plupart des cas, de montrer que ce qui peut passer pour de l’altruisme d’un point de vue « sélection par le groupe » n’est qu’un témoignage de l’égoïsme d’un gène : il s’est sacrifié pour le bien du groupe devient le gène qui pilote ce comportement est efficace car le sacrifice d’une copie de lui-même permet la survie d’un grand nombre d’autres copies.
La déconstruction de notre façon de voir le monde est brutale. Influencé par notre conscience anthropique, nous voyons de la générosité dans le nettoyage mutuel des oiseaux et des singes, et du sacrifice désintéressé dans l’amour d’une mère pour ses petits ou dans le sacrifice d’une abeille qui meure l’abdomen déchiré après avoir piqué un intrus dans la ruche. Il ne s’agit pourtant que de stratégies optimisées de survie génétique.
Les chapitres consacrés aux relations entre sexes, entre frères et sœurs, entre parents et enfants, sont parmi les plus choquants du livre[3]. L’idée est la suivante : une mère partage la moitié de ses gènes avec ses enfants, de même qu’un frère vis-à-vis de sa sœur, des demi-frères ou des cousins germains ont un quart de leurs gènes en commun, de même qu’un petit-fils vis-à-vis de son grand-père. Dès lors, les gènes qui poussent à se sacrifier pour deux ou plus de ses frères, ou quatre ou plus de ses cousins germains, seront favorisés, alors que ceux qui poussent à se sacrifier pour sauver un seul d’entre eux sera statistiquement défavorisé dans la sélection naturelle. Dis comme cela, cela peut paraître brutal et très éloigné de la réalité, mais Richard affine cette théorie de l’altruisme en fonction du degré de proximité généalogique dans les différents chapitres, et prend en compte un grand nombre de paramètres : asymétrie de la relation parent/enfant, incertitude d’un enfant sur le fait que les autres jeunes sont ses frères ou ses demi-frères, caractère particulier de la génétique dans le cas des insectes sociaux, etc… Le tout est appuyé par des exemples précis tirés de la nature qui rendent le tout extrêmement convaincant : il est hors de question que je répète, en moins bien, tout ce qu’écrit Richard, mais sa théorie va par exemple jusqu’à expliquer pourquoi les reines-pondeuses des fourmis donnent naissance à trois femelles pour un mâle, sauf chez les espèces esclavagistes où il est de un pour un !
Une certaine catégorie de critiques et d’incompréhension peut venir du fait que 1) l’amour maternel ou fraternel nous semble trop pur et trop bon pour être expliqué crûment par le fonctionnement des gènes et 2) que nous sommes souvent égoïstes vis-à-vis de nos proches, et altruistes vis-à-vis d’inconnus dont nous ne partageons aucun gène.
Il ne faut pas, tout d’abord, pécher par excès d’anthropomorphisme, tout d’abord, et bien reconnaître que notre espèce est une exception. Dans la plupart des espèces animales, les gènes donnent des ordres du genre « corps, si la situation est la suivante, réagis de telle façon ». Dans notre cas, la « stratégie » de nos gènes a été de développer nos capacités d’abstraction, d’imagination, d’adaptation, et de nous donner l’ordre « corps, fais-ce que tu veux », en ne nous guidant que par quelques principes hormonaux, faim, libido ou instinct de survie par exemple. Richard compare nos gènes aux programmateurs de Deep Blue, l’ordinateur champion du monde d’échecs :
[…] La vie, tel un jeu d’échecs, offre trop d’éventualités pour que celles-ci puissent être toutes prévues. Comme les programmeurs d’échecs, les gènes ne fournissent aux machines à survie [c’est nous] que des données générales.
Nous avons donc notre libre-arbitre : la situation est ironiquement très analogue à celle des religieux qui expliquaient le mal sur Terre par le libre-arbitre, à la fois bénédiction et malédiction, accordé par Dieu aux hommes.
[1] Un exemple de gène égoïste donné par Richard, que je ne savais pas où placer dans mon billet : les gènes pilotant la sexualité. Après tout, les gènes « préfèreraient » être dupliqués, comme dans la parthénogénèse des bactéries, plutôt que de n’avoir qu’une chance sur deux d’être transmis à l’enfant. Oui, mais la reproduction sexuée est le meilleur moyen de propager les gènes… de la reproduction sexuée ! Un joli exemple de « hacking ».
[2] Je vous rappelle qu’on se tutoie. Ca vaut aussi pour les commentaires, d’ailleurs : il faut bien choisir entre vouvoiement et tutoiement, si on mélange les deux c’est un peu bizarre. Alors voilà, j’ai tranché.
[3] Les chapitres consacrés aux « stratégies évolutivement stables » sont du plus haut intérêt, mais je n’en parlerai pas faute de temps. Il s’agit des situations type « dilemme du prisonnier », où le gain moyen d’une population qui s’entraide est supérieur à celui d’une population d’égoïste, mais où le gain d’un égoïste parmi les altruistes est encore plus grand. En se basant sur la théorie de la sélection par les gènes, il obtient des situations stables par le calcul ou des simulations, et les retrouve dans des observations animales.






