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samedi, novembre 18, 2006

Dawkins : Le gène égoïste. (3) : Altruisme et égoïsme

Nous voilà maintenant arrivés au cœur du livre de Richard Dawkins, le Gène égoïste. Souvenez-vous, la première étape avait été de justifier la sélection par le gène au dépend de la sélection par le groupe ou par l’individu, et la deuxième avait été de présenter comment les premiers gènes avaient pu se constituer, et mener à l’émergence de la vie. Tom Roud nous avait conduits à faire un petit détour pour approfondir cette question, et avait ensuite proposé un exemple de « gène égoïste »[1].

Il me donne ainsi une transition parfaite vers le sujet de ce billet, qui est la présentation de l’égoïsme et de l’altruisme selon Richard[2].

Un grand nombre de thèmes autour de ce sujet sont abordés, et je n’essaierai même pas de tous les résumer. Il s’agit, dans la plupart des cas, de montrer que ce qui peut passer pour de l’altruisme d’un point de vue « sélection par le groupe » n’est qu’un témoignage de l’égoïsme d’un gène : il s’est sacrifié pour le bien du groupe devient le gène qui pilote ce comportement est efficace car le sacrifice d’une copie de lui-même permet la survie d’un grand nombre d’autres copies.

La déconstruction de notre façon de voir le monde est brutale. Influencé par notre conscience anthropique, nous voyons de la générosité dans le nettoyage mutuel des oiseaux et des singes, et du sacrifice désintéressé dans l’amour d’une mère pour ses petits ou dans le sacrifice d’une abeille qui meure l’abdomen déchiré après avoir piqué un intrus dans la ruche. Il ne s’agit pourtant que de stratégies optimisées de survie génétique.

Les chapitres consacrés aux relations entre sexes, entre frères et sœurs, entre parents et enfants, sont parmi les plus choquants du livre[3]. L’idée est la suivante : une mère partage la moitié de ses gènes avec ses enfants, de même qu’un frère vis-à-vis de sa sœur, des demi-frères ou des cousins germains ont un quart de leurs gènes en commun, de même qu’un petit-fils vis-à-vis de son grand-père. Dès lors, les gènes qui poussent à se sacrifier pour deux ou plus de ses frères, ou quatre ou plus de ses cousins germains, seront favorisés, alors que ceux qui poussent à se sacrifier pour sauver un seul d’entre eux sera statistiquement défavorisé dans la sélection naturelle. Dis comme cela, cela peut paraître brutal et très éloigné de la réalité, mais Richard affine cette théorie de l’altruisme en fonction du degré de proximité généalogique dans les différents chapitres, et prend en compte un grand nombre de paramètres : asymétrie de la relation parent/enfant, incertitude d’un enfant sur le fait que les autres jeunes sont ses frères ou ses demi-frères, caractère particulier de la génétique dans le cas des insectes sociaux, etc… Le tout est appuyé par des exemples précis tirés de la nature qui rendent le tout extrêmement convaincant : il est hors de question que je répète, en moins bien, tout ce qu’écrit Richard, mais sa théorie va par exemple jusqu’à expliquer pourquoi les reines-pondeuses des fourmis donnent naissance à trois femelles pour un mâle, sauf chez les espèces esclavagistes où il est de un pour un !

Une certaine catégorie de critiques et d’incompréhension peut venir du fait que 1) l’amour maternel ou fraternel nous semble trop pur et trop bon pour être expliqué crûment par le fonctionnement des gènes et 2) que nous sommes souvent égoïstes vis-à-vis de nos proches, et altruistes vis-à-vis d’inconnus dont nous ne partageons aucun gène.

Il ne faut pas, tout d’abord, pécher par excès d’anthropomorphisme, tout d’abord, et bien reconnaître que notre espèce est une exception. Dans la plupart des espèces animales, les gènes donnent des ordres du genre « corps, si la situation est la suivante, réagis de telle façon ». Dans notre cas, la « stratégie » de nos gènes a été de développer nos capacités d’abstraction, d’imagination, d’adaptation, et de nous donner l’ordre « corps, fais-ce que tu veux », en ne nous guidant que par quelques principes hormonaux, faim, libido ou instinct de survie par exemple. Richard compare nos gènes aux programmateurs de Deep Blue, l’ordinateur champion du monde d’échecs :

[…] La vie, tel un jeu d’échecs, offre trop d’éventualités pour que celles-ci puissent être toutes prévues. Comme les programmeurs d’échecs, les gènes ne fournissent aux machines à survie [c’est nous] que des données générales.

Nous avons donc notre libre-arbitre : la situation est ironiquement très analogue à celle des religieux qui expliquaient le mal sur Terre par le libre-arbitre, à la fois bénédiction et malédiction, accordé par Dieu aux hommes.


[1] Un exemple de gène égoïste donné par Richard, que je ne savais pas où placer dans mon billet : les gènes pilotant la sexualité. Après tout, les gènes « préfèreraient » être dupliqués, comme dans la parthénogénèse des bactéries, plutôt que de n’avoir qu’une chance sur deux d’être transmis à l’enfant. Oui, mais la reproduction sexuée est le meilleur moyen de propager les gènes… de la reproduction sexuée ! Un joli exemple de « hacking ».

[2] Je vous rappelle qu’on se tutoie. Ca vaut aussi pour les commentaires, d’ailleurs : il faut bien choisir entre vouvoiement et tutoiement, si on mélange les deux c’est un peu bizarre. Alors voilà, j’ai tranché.

[3] Les chapitres consacrés aux « stratégies évolutivement stables » sont du plus haut intérêt, mais je n’en parlerai pas faute de temps. Il s’agit des situations type « dilemme du prisonnier », où le gain moyen d’une population qui s’entraide est supérieur à celui d’une population d’égoïste, mais où le gain d’un égoïste parmi les altruistes est encore plus grand. En se basant sur la théorie de la sélection par les gènes, il obtient des situations stables par le calcul ou des simulations, et les retrouve dans des observations animales.

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mardi, novembre 14, 2006

Qu'est-ce que la vie ?

Via Tom Roud, je découvre ce passionant article de Nature qui offre un complément intéressant à notre petite discusion sur Dawkins et les réplicateurs.

Il y est défini ce qui pourrait représenter les fonctions de base à remplir pour une entité que l'on qualifierait de vivante : la capacité à se répliquer quand elle est alimentée en éléments de base et en énergie, et la capacité à évoluer de façon darwinienne.

Je ne suis pas d'accord avec ce deuxième élément, car pour moi, suivant l'interprétation de Dawkins, un être vivant est surtout une machine à multiplier ses gènes. Certainement pas d'évoluer, car cela nécessité de se reproduire de façon erronée ! C'est donc complètement contradictoire. Ma définition serait donc : un être vivant, c'est une entité qui a la capacité à se répliquer quand elle est alimentée en éléments de base et en énergie. Sous-entendu : en faisant tout ce qui est possible pour lutter contre les erreurs de réplication et donc l'évolution.

La suite est intéressante, tout de même. Les chercheurs tentent de définir la plus petite entité de base que l'on pourrait qualifier de vivante, dans une sorte de retro-engineering des premiers instants de la vie. Vous vous souvenez peut-être que j'avais parlé d'un continuum d'entités vivantes entre le premier réplicateur et les premières cellules, et que je m'étais interrogé sur la façon dont les premières fonctions de catalyse et de synthèse de protéines et enzymes avaient pu apparaître ? Des idées de réponse ont été apportées en commentaires de mon billet et surtout de celui de Tom Roud, et l'article de Nature complète tout cela.

Certaines séquences d'ARN présentent la capacité de catalyser la réplication de l'ARN, en se repliant, en plus de porter l'information génétique (et l'on peut imaginer qu'une petite modification leur permettraient de catalyser la synthèse d'enzymes, mais là n'est pas le propos). Elles ne peuvent pas être sélectionnées par l'évolution naturelle ex nihilo, cependant, car elles passeraient plus de temps à catalyser la réplication de leurs concurrents que de leurs copies si elles étaient dans une "soupe" quelconque. Les copies (au moins deux) de ces catalyseurs doivent donc être liées à des séquences qui permettent la synthèse d'une membrane, par exemple une membrane lipidique : les seconds permettent l'isolation et la concentration des premiers. Les catalyseurs de la réplication sont alors suffisament proches pour agir mutuellement l'un sur l'autre, augmentant le nombre de copies, et, au passage, permettant la multiplication de la séquence synthétisant la membrane. La sélection naturelle n'a pas pu tarder à favoriser une combinaison explosive !

L'article de Nature répond ainsi en même temps à mes deux interrogations : les réplicateurs initiaux peuvent avoir des fonctions catalytiques via leur arrangement spatial, et la vie peut être datée du moment où un catalyseur de réplication et un catalyseur de membrane se sont retrouvés embarqués dans la même galère. La première symbiose de l'Histoire !


PS : j'ai actualisé, et réorganisé, ma liste de blogs. Des blogs scientifiques et de bande dessinée font leur entrée, ce qui n'est que justice, vu le temps que je passe à les lire !

PS2 : je ne savais pas quoi mettre comme image, alors j'ai pris comme un sale la première réponse de google pour la requète "symbiose vie". C'est une oeuvre de Josiane, à qui j'ai écris pour lui demander l'autorisation. J'espère que ca ne la dérangera pas, mais dans le cas contraire, profitez-en bien avant que je l'enlève !

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dimanche, novembre 12, 2006

Dawkins : Le gène égoïste. (2) : Les réplicateurs, ou l’émergence de la vie

Je continue ma petite promenade dans le monde merveilleux de l’évolution du gène égoïste de Richard Dawkins. Rappelons que dans le premier épisode, Richard (oui, on est intime, maintenant) avait pourfendu la sélection par le groupe. Il y reviendra, ne vous inquiétez pas.

Le sujet du jour est l’émergence de la vie. Vaste problème ! Et réponse magistrale.

Avant de lire ce livre, la seule chose que je savais était qu’une « soupe primordiale » de méthane, d’ammoniac, de dioxyde de carbone et d’eau, dans une atmosphère réductrice[1], alimentée en énergie par des éclairs violents ou l’activité géothermique, pouvait amener à la synthèse des briques élémentaires de la vie, bases azotées et acides aminés (respectivement unités de l’ADN et des protéines). Cet article récent parle même d’une synthèse dans l’atmosphère de centaines de millions de tonnes de molécules par an ! L’hypothèse de molécules apportées par des météorites venait compléter ces premières idées sur l'origine de la vie. Mais le chemin restait encore long avant d’arriver à des organismes monocellulaires dont l’évolution pouvait être décrite par la théorie de Darwin ! Il me manquait une étape entre les petites molécules simples et la complexité d’une bactérie.

Richard présente l’idée lumineuse d’appliquer la sélection naturelle directement aux molécules. En effet, dans certaines conditions, les premières molécules pouvaient parfois polymériser. Comme la soupe primordiale ne comprenait, bien évidement, aucune enzyme destructrice ou de bactérie affamée, ces premières grosses molécules vivaient une vie bien tranquille, grossissant petit à petit au gré d’équilibres thermodynamiques.

Richard fait alors une remarque décisive.

A un certain moment, il se forma par accident une molécule particulièrement remarquable. Nous l’appellerons le réplicateur. Ce n’était pas forcément la plus grande ou la plus complexe des molécules des environs, mais elle avait l’extraordinaire propriété de pouvoir faire des copies d’elle-même. Cela peut paraître invraisemblable […] [mais] en réalité, une molécule qui produit une copie d’elle-même n’est pas aussi difficile à imaginer qu’il y paraît tout d’abord.

Il suffit que les briques élémentaires aient une affinité avec elles-mêmes (A-A), ou avec une brique complémentaire (A-B) pour que le motif complémentaire ou auto-complémentaire soit énergétiquement favorisé. Et les affinités en question ne sont absolument pas un problème à trouver, le choix est large parmi les interactions faibles (c’est-à-dire plus faibles qu’une liaison chimique), comme par exemple les liaisons hydrogène ou les forces électrostatiques. Les molécules ainsi positionnées peuvent alors polymériser, comme dans le cas du réplicateur originel : une copie a été crée. Ce scenario reste très ouvert : il est possible, par exemple, que les premiers réplicateurs aient été inorganiques, comme des cristaux, et que la matière organique s’y soit greffée par la suite, pour enfin prendre le dessus. Mais, organique ou non, copie conforme ou motif complémentaire[2], là n’est pas l’important. Richard ajoute

Ce qui compte, c’est l’arrivée soudaine d’une nouvelle sorte de stabilité dans le monde. Auparavant, il est probable qu’aucune sorte particulière de molécule n’ait été abondante dans la soupe, parce que chacune de ces molécules dépendaient des pierres de base tombées au hasard dans une configuration particulière et stable.

Les réplicateurs se répandent donc, et épuisent les réserves en briques de base[3]. Commence alors la compétition pour ces éléments de construction, durant laquelle seules les réplicateurs les plus efficaces survivent. Sur quels critères peut-on parler d’efficacité ? Il n’y en a qu’un seul, la proportion de molécules du type étudié dans la « soupe ». Celle-ci dépend de trois propriétés-clé, que j’interprète ainsi :

- la stabilité, autrement dit la longévité, liée à l’énergie de la configuration

- la rapidité de reproduction, une propriété cinétique

- la fiabilité de reproduction, liée à la spécificité des interactions.

Seules les molécules les plus stables, les plus « fécondes » et les plus précises survivent à la compétition pour les briques élémentaires. Lors de chaque étape de réplication, des erreurs peuvent cependant être commises, ce sont les premières mutations donnant naissance à différentes molécules, certaines plus efficaces, d’autres moins. Il s’agit de la première forme d’évolution. Richard pose la question : comment concilier la tendance évolutionniste vers la sélection des molécules les plus fiables dans leur réplication, et l’existence de mutations permettant justement cette évolution ? Il y répond en disant :

[…] Si l’évolution peut vaguement sembler une « bonne chose », en particulier parce que nous en sommes le produit, en fait rien ne « demande » à évoluer. L’évolution est un phénomène qui arrive bon gré mal gré, en dépit de tous les efforts des réplicateurs (aujourd’hui les gènes) pour prévenir son arrivée.

Il n’y a donc pas de volonté d’évoluer, consciente ou dirigée par un Etre Supérieur, mais au contraire un phénomène irrémédiable que tous les réplicateurs tendent pourtant à minimiser.

Dans cette lutte pour le développement, qui n’est rien d’autres qu’un équilibre chimique compliqué, les réplicateurs portant des fonctions leur permettant d’attaquer leurs concurrents ou de se défendre sont favorisés. Une fonction d’attaque peut être un groupe chimique détruisant les réplicateurs concurrents, alors qu’une fonction de défense peut être de favoriser la synthèse d’une barrière lipidique – préfigurant la paroi cellulaire. Il reste beaucoup de questions en suspens, je me demande par exemple comment les réplicateurs ont pu passer de fonctions directement portées sur leur structure, à la synthèse de molécules utiles mais extérieures (les protéines, les enzymes, vis-à-vis de l’ADN). Il s’agit certainement de favoriser thermodynamiquement leur assemblage, mais j’ai tout de même du mal à me l’imaginer.

Notez que l’on se met à parler d’éléments qui se reproduisent, qui évoluent, qui sont en compétition pour des ressources limitées, et qui en conséquence développent des stratégies d’attaque et de défense. Quelle autre définition peut-on donner de la vie ? Richard refuse explicitement de rentrer dans le débat, mais il reste que ce scenario solide présente un continuum entre la matière inerte et les organismes vivants. Nous serions bien en peine de placer une limite entre les deux mondes, de séparer ce qui est vivant de ce qui ne l’est pas.

Troublant, n’est-ce pas ?


[1] C’est-à-dire, sans oxygène susceptible d’oxyder les molécules prébiotiques

[2] Notons que c’est le motif complémentaire qui a été choisi par l’ADN et ses couples A-T et G-C.

[3] L’exploitation déraisonnée ne date décidément pas de l’Homme…

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jeudi, novembre 09, 2006

Dawkins : Le gène égoïste. (1) : Sélection par le groupe, sélection individuelle.


Après quelques semaines d’attente, j’ai enfin été livré : je viens de recevoir le fondamental livre de Richard Dawkins, le gène égoïste. J’en avais déjà lu des extraits, aussi je savais un peu à quoi m’attendre. Il n’empêche : les idées révolutionnaires de Dawkins sont présentées de façon très claire, à la fois argumentée et lisible, et je n’en ai pas décroché depuis trois jours.

J’ai pensé vous en faire partager quelques morceaux, histoire de vous inciter à chercher ce livre dans votre bibliothèque habituelle, et pour, je l’espère, engager la discussion autour de la thèse du livre, résumée sur la quatrième de couverture : nous sommes des robots programmés à l’aveugle pour préserver des molécules égoïstes connues sous le nom de gènes.

Le philosophe Daniel Dennett, dont le livre Darwin est-il dangereux pourrait constituer une lecture intéressante à qui s’intéresserait à Dawkins, qualifie la théorie de l’Evolution de Darwin d’acide universel. C’est une théorie qui ronge toutes les idées préconçues et dogmatique, pour mettre à nue une nouvelle façon de comprendre non seulement la diversité des espèces, mais aussi des concepts aussi délicats que la conscience ou l’apparition de la vie. C’est cette nouvelle façon de nous comprendre nous-même que propose l’auteur du Gène égoïste.

Le propos du livre est de reprendre la théorie de Darwin, et de l’enrichir d’un outil qu’il n’avait pas, la génétique. Dawkins révolutionne le darwinisme en se plaçant du point de vue du gène : l’unité de sélection naturelle n’est pas l’individu, mais la molécule.

Dawkins accroche l’attention dès le premier chapitre.

Si des créatures supérieures de l’espace viennent un jour visiter la Terre, la première question qu’elles se poseront pour évaluer le niveau de notre civilisation est la suivante : « Ont-ils déjà découvert l’évolution ? ». Les organismes vivants ont existé sur Terre, sans jamais savoir pourquoi, depuis plus de trois milliards d’années avant que la vérité ne saute finalement à l’esprit de l’un d’entre eux. Il s’appelait Charles Darwin.

Après avoir défini les termes d’égoïstes et d’altruistes, qui seront les éléments-clé de son développement et qui sont les axes d’attaques préférés de ceux qui attaquent Dawkins sans l’avoir lu, il règle son sort à une première idée fausse. Il explique que la théorie de Darwin a parfois été mal interprétée, y compris par ceux qui pensaient la défendre. L’idée fausse en question est que la sélection naturelle agirait de façon à assurer la pérennité de l’espèce, ou que les individus seraient conduits à agir pour le bien du groupe. La sélection par le groupe consiste à dire que

Un groupe, tel qu’une espèce ou une population au sein de cette espèce, dont les individus sont prêts à se sacrifier pour le bien du groupe a moins de risques de disparaître qu’un groupe concurrent dont les membres placent au premier plan leur intérêt individuel. Par conséquent, voilà pourquoi le monde devient essentiellement peuplé de groupes dont les membres sont prêts à faire le sacrifice de leur vie.

Elle s’est répandue facilement car elle se trouve en harmonie avec les idéaux moraux et politiques que partagent la plupart d’entre nous. La réponse que fait Dawkins est la suivante :

S’il existe un seul rebelle égoïste prêt à exploiter l’altruisme du reste du groupe, alors, par définition, ce sera lui qui aura le plus de chances de survie et d’avoir des enfants. Chacun de ses enfants aura tendance à hériter de cet égoïsme. Après plusieurs générations de cette sélection naturelle, le « groupe altruiste » sera dépassé par le nombre d’individus égoïstes et ne pourra plus se démarquer du groupe égoïste.

Ainsi, même s’il peut être tentant de voir la sélection naturelle comme un processus qui favorise ce qui est bon pour l’espèce, il s’agit en réalité de favoriser ce qui est bon pour l’individu. Rapidement, le glissement ira encore plus loin : Dawkins va montrer qu’il s’agit de favoriser ce qui est bon pour le gène. Point.

Assez choquant, déjà, non ?

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mercredi, octobre 11, 2006

Une courte réflexion sur l’évolution




Tout à l’heure m’est venu une idée sur la théorie de l’évolution, dont je souhaitais parler avec vous.



Remarque préalable : ce post n’est pas là pour discuter de la validité ou non de la théorie de l’évolution. Je n’ai pas envie de me lancer dans un enième combat contre les créationnistes. Ce type de sujet peut vite déraper, alors je vous demande, si vous intervenez en commentaires, de vous attacher aux idées développées ici.

L’évolution des espèces et de leurs facultés, telle que nous la comprenons, suppose une amélioration progressive des facultés, via des mutations aléatoires. En simplifiant grossièrement, l’organe crée la fonction : il me pousse un œil, je vois, il me pousse des ailes, je vole. En simplifiant un peu moins, il s’agit en fait de mutations, qui peuvent être handicapantes, neutres ou bénéfiques.

- Les mutations handicapantes, voire létales, sont immédiatement éliminés de la compétition des gènes.

- Les mutations directement utiles sont les plus rares.

- Reste le cas des mutations neutres sur le moment : leur utilité, ou leur handicap, se révèle lors des périodes de stress. Ces mutations, les plus nombreuses, permettent l’accumulation progressive de caractères non-handicapants, qui sont tout d’un coup sélectionnés lors d’un changement dans l’environnement.

Ce mécanisme permet d’expliquer la formation des organes les plus complexes. Il permet de répondre à l’argument habituel des créationnistes[1] « la quantité de mutations positives pour former un organe complexe est très grande, donc la probabilité pour que cela ait été fait sans l’intervention d’un Dessin Intelligent est trop faible ». L’œil est souvent cité en exemple. La formation de la rétine, passe encore, elle a une utilité directe, mais la cornée et le cristallin sont inutiles l’un sans l’autre, donc ils ont dû apparaître ensemble, ce qui est statistiquement impossible. L’explication est que dès la première cellule photosensible, et à chaque mutation gagnante, l’avantage évolutionniste est énorme, j’en ai la preuve tous les matins quand je ne trouve pas mes lunettes. Ensuite, toutes les modifications qui ne réduisent pas la qualité de la vision s’ajoutent – jusqu’à trouver la combinaison gagnante cornée-cristallin-rétine, par exemple. Toutes les modifications ne sont donc pas arrivées en même temps, ce qui les rend possibles.

Après ce rappel très bref et sûrement trop simpliste, j’en viens à mon interrogation. Se pourrait-il qu’il y ait des états impossibles à atteindre, tous les chemins y conduisant passant par des mutations handicapantes ? Trouver des exemples est difficile, car, justement, il s’agirait de certaines combinaisons dans la Grande Bibliothèque des Mutations n’ayant jamais été formées. Un trou noir dans la carte génétique, un répulseur[2] dans le système chaotique des mutations.

Si l’on dit que la Nature ne revient jamais en arrière, alors l’ensemble de ces états impossibles inclut déjà tous ceux qui nient les fondements de la vie telle qu’elle s’est organisée sur la Terre. J’en imagine quelques-uns : des animaux procaryotes, des tissus faits de cellules sans barrière lipidique, comme une vaste soupe d’enzymes et autres protéines, ou encore un code génétique porté sur d’autres molécules que l’ADN (l’ADN qui code sa propre extinction ? Ca ne me ferait pas trop de mal de relire Dawkins, je pense, et ça pourrait me donner l’idée d’un billet).

Pour aller plus loin, peut-on imaginer un organe, ou un mécanisme biologique, dont la création aurait obligatoirement nécessité de passer par des états létaux ? Ou, dans une version moins contraignante, par des désavantages concurrentiels ? Dans ce deuxième cas, la formation de l’organe aurait pu se faire en temps court, avec un grand nombre de mutations correspondantes (mais défavorables) rapprochées. Presque une meilleure preuve de l’intervention divine que tous les délires créationnistes !

Il ne reste qu’à faire travailler l’imagination. Allez, je me lance : il n’y a pas de mammifères à six pattes, car cela nécessiterait le passage par un état à 5 pattes, instable.

Je vois au moins deux objections à cette proposition. Et vous, qu’en pensez-vous, avez-vous des idées ?

Voilà, ceci était une démonstration que toutes les idées bizarres et farfelues qui nous passent dans la tête ne sont pas destinées à être publiées sur un blog :-)



[1] Zut, je m’étais juré de ne pas parler des créationnistes.

[2] L’opposé d’un attracteur. Je ne sais pas s’il y a un terme défini : je veux dire ici un état de probabilité nulle, ou très instable, en fonction du système considéré.

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vendredi, octobre 06, 2006

La question de Dieu, ou le collectif organisé


La question de l’existence et du rôle de Dieu et de la croyance semble être le hot topic de la semaine. Krystoff et Koz ont écrit deux très intéressants billets sur le sujet, que puis-je ajouter ? Mon expérience personnelle semble être assez différente des deux précédentes.



A une certaine époque où je faisais beaucoup de physique, Dieu représentait le "Oui, mais pourquoi... ?" qui se trouve à la fin de toute recherche fondamentale. La Nature fonctionne en fonction de lois, de principes, qui nous semblent naturels : minimum d'énergie, conservation, etc, etc. Oui, mais pourquoi ? Pourquoi ces règles et pas d’autres ? On se sent parfois l’âme d’un écrivain de SF, à imaginer des mondes parallèles où les lois fondamentales sont différentes. Quoiqu’il en soit, dans ce paradigme, Dieu apporte du sens à la compréhension du monde. Il est le concepteur qui fixe les règles, nous laissant le soin de les retrouver. C’est un Dieu light par rapport au Dieu Tout-Puissant, présent en toutes choses et en tous actes : c’est un Dieu qui se contente de fixer des principes et qui regarde les évènements se dérouler en fonction de ceux-ci, sans intervenir. C’est une façon de penser relativement répandue chez les scientifiques, d'ailleurs. Théoriser le Big Bang doit pousser aux réflexions mystiques, je pense.

Tout à changé pour moi quand je me suis intéressé aux sciences cognitives, à la psychologie, au fonctionnement du cerveau. Là, on se met vraiment à toucher du doigt que la conscience pourrait être (n'être que, diraient certains) un comportement collectif issu de la complexité d'un ensemble d'éléments simples. Je suis enthousiasmé par cette idée : n’y aurait-il pas de la beauté à ce que la conception du Moi émerge de processus élémentaires et d’un ensemble de règles simples ? J’aimerais que cette idée ne soit pas confondu avec du matérialisme réductionniste à l’ancienne, comme l’horloge de Descartes. La complexité d’un système fait émerger différents étages de processus. Ces étages ne sont certes pas indépendants, mais ce qui se passe à un étage donné ne peut absolument pas être réduit aux règles de l’étage inférieur.

Illustrons cela avec un autre exemple de la complexité.

- Les règles de la génétique sont indépendantes du fonctionnement de l’ADN, et pourraient être écrites sur un autre support : un programme informatique, par exemple.

- Le fonctionnement de l’ADN est indépendant de la nature chimique des nucléotides. Il pourrait fonctionner de la même façon avec n’importe quel jeu de bases hétérocomplémentaires ATGC.

Une illustration informatique, très simple, de cette idée peut être trouvée dans le Jeu de la Vie : les planeurs, canons, prédateurs et proie, cycle de vie et de mort, de cet automate cellulaire forment un niveau supérieur de complexité. Richard Dennett parle de tout cela bien mieux que moi… En tout cas, au fur et à mesure ou je creusais ces idées d’auto-organisation, d’évolution, et d’émergence de forme dans un système complexe, j’ai été vraiment pénétré par cette vision du monde. Une sorte de révélation mystique !

J’en suis revenu, du coup, à penser que la croyance en un Dieu (Tout-Puissant ou Arbitre) n’est qu’une solution de facilité. Krystoff écrit que la Foi recule quand la Raison avance, et Koz répond que dans ce cas, la Raison avance accompagnée de la Folie. Oui, sauf si l’on a une autre explication à l’absurdité du monde. L’émergence de formes sensées d’un bouillon de processus insensés en est une, pour moi, et très belle. Je continue, toutefois, à y réfléchir…

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