Penseur

vendredi, octobre 20, 2006

Le futur de la dette de la France


Il y a des jours où lire les blogs rend moins con. Et devenir moins con peut parfois être franchement inquiétant.

Pierre Bilger a contribué à structurer ma pensée politique, avec ce billet publié en juin dernier. Il y appelait ses lecteurs à définir leurs priorités politiques, et à choisir leur candidat à l’élection présidentielle en fonction de celles-ci. Définir clairement les questions principales peut sembler une évidence, mais le débat politique habituel met sur le même plan tous les « il faudrait que ». Cela revient, pour l’électeur, à se poser la question des idées qui emporteront son vote, même en cas de désaccord avec les autres positions du candidat. Pour le candidat, il s’agit de hiérarchiser ses priorités : quelles sont les réformes les plus importantes, qu’il faut faire même au détriment d’autres actions ? Un exercice hautement instructif.

Pour ma part, je me suis livré à ce petit jeu d’auto-analyse, et il en est ressorti que les questions prioritaires pour moi sont la question de la dette, l’Europe, la réforme de l’enseignement supérieur, et la dynamisation de la recherche, de l’innovation, et du soutien aux start-ups technologiques. Les deux derniers points sont liés, d’ailleurs. J’ai choisi ces points car j’estime qu’ils sont les fondements de l’avenir. Des finances équilibrées permettront de dégager des possibilités d’action pour les gouvernements futurs. L’enseignement supérieur et la recherche sont les fondements des sociétés futures, aussi bien aux niveaux intellectuel et scientifique, qu’économique. Et pour que les progrès de la science se traduisent en innovations et en gains économiques, il faut un soutien ferme, public et privé, à l’aspect technologique de la recherche, et que la création d’entreprises technologiques soit encouragée. C’est ce que l’on appelle l’économie de la connaissance, et, pour moi, c’est la place dans la mondialisation que la France doit chercher à prendre. Enfin, européen convaincu, la construction politique de l’Union a un grand prix à mes yeux.

La question de l’économie de la connaissance est relativement bien traitée, par exemple par Ségolène Royal ou François Bayrou. Nicolas Sarkozy n’en parle pas beaucoup, mais certaines propositions de l’UMP sur le sujet sont intéressantes. Par contre, la question de la dette est rarement abordée. Seul Dominique Strauss-Kahn, je crois, a analysé avec lucidité que la discussion autour des programmes n’avait aucun sens si la question de la dette n’était pas réglée, car dans le cas contraire aucune réforme ne pourrait être menée.

Et justement, toujours chez Pierre Bilger, on a pu lire récemment un billet sur le livre de Philippe Jaffré et Philippe Riès, Le jour où la France a fait faillite. Je vous invite fortement à lire au moins le billet de Pierre Bilger, mais voici toujours le résumé sur le résumé que l’ont peut trouver sur internet (j’ai ajouté le lien vers le rapport Pébereau) :

Imaginez la même scène à Shanghaï comme au supermarché d’Evry :Il n’y a plus d’argent disponible au distributeur pour les Français qui cherchent à en tirer. Mais ce n’est pas une simple erreur technique ; la France est en faillite ! Science-fiction imaginée par deux auteurs pessimistes et ultra-libéraux ?
Non : la simple déduction à partir de la réalité actuelle, analysée par le banquier Michel Pébereau dans un rapport publié en 2005 et vite étouffé, de ce qui peut advenir des finances de notre pays dans le futur proche, si proche .

En 2012, Nicolas Sarkozy est président de la République, Laurence Parisot premier ministre, Valérie Pecresse ministre des finances, et notre dette publique a atteint des sommets tels que le seul paiement des intérêts de la dette exigerait la moitié des recettes de l’Etat.

L’agence de notation Standard & Poors décide de dégrader la dette de la France au niveau des « junk bonds », autrement dit des « obligations pourries ». Nous ne sommes plus solvables. A partir de ce scénario catastrophe, mené en temps réel de juillet à août 2012, sur fond de crise gouvernementale, Philippe Jaffré, qui connaît mieux que personne les coulisses du Trésor ou de la banque et Philippe Riès, expert en affaires européennes, mènent une intrigue rocambolesque, mais où hélas, tout apparaît plausible. Notre avenir ?

A l’origine, je ne comptais pas me l’acheter, car je n’ai pas aimé le style d’écriture que l’on peut découvrir dans le chapitre « bonus ». Cependant, un article du Monde, ce matin, me fait douter. L’Italie a vu la note de sa dette dégradée par les agences Fitch et Standard & Poor’s[1]. Ils n’en sont pas arrivés aux « junk bonds », mais c’est tout de même diablement proche du scénario envisagé pour la France ! Le livre, tout d’un coup, gagne en crédibilité. Le paiement des intérêts de la dette absorbe déjà les recettes de l’impôt sur le revenu, ce qui ne peut que déranger le républicain qui sommeille en moi. Mais qu’arrivera-t-il si ceux qui prêtent de l’argent à la France perdent confiance en ses capacités de remboursement ? Au passage, je me demande aussi si les Etats-Unis ne sont pas dans une situation encore pire que la notre. Et une crise américaine n’est souhaitable pour personne.

On a l’habitude de dire que la réalité dépasse la fiction, à propos de la science. Est-ce que l’avenir rattrapera aussi la politique-fiction ?



[1] Au passage, le Monde se contredit : le titre parle d’une sanction contre Romano Prodi, alors que le corps de l’article suggère qu’il s’agit des conséquences de la politique de Silvio Berlusconi. Passons.

2 commentaires:

Oli a dit…

Je suis pas d'accord sur quelques points:
- le rapport Pébereau sur la dette n'a pas été vite étouffé. C'est la première fois qu'on entendait parler autant d'un rapport, c'est ce qui a relancé l'intérêt porté par la scène politique à la dette publique. Breton exhibait un peu partout ce rapport, en n'en retenant toutefois que les pages qui l'arrangeaient.
- Dire que la France est en faillite est faux. D'abord, il s'agit de la dette publique (pour simplifier, on dira "de l'État", même si etc etc). Auprès de qui est contracté l'emprunt? Des Français, pour moitié! Donc les Français sont plutôt riches, ils détiennent 500 milliards prêtés à l'État. C'est un gros raccourci bien biaisé et teinté d'arrières-pensées que de dire que c'est la dette de la France, et je n'aime pas ce discours de certains hommes politiques
- Ensuite, l'État reste très solvable. La dette est stabilisée alors que l'impôt sur le revenu a été fortement baissé depuis 1999. Preuve de cette solvabilité, le Trésor obtient des prêts avec une facilité déconcertante sur les marchés, on est très loin des junk bonds.
- Enfin, même si l'Italie est dégradée, même s'il est hypothétiquement possible que ça nous arrive dans 20 ans, une dégradation n'a aucun effet: la France et l'Italie ont l'euro, ce qui leur fait échapper au problème d'une monnaie de singe d'un pays dégradé. Bien sûr, les pays de la zone Euro n'ont pas le droit de descendre trop bas (A- je crois), mais on en est encore loin...
- Enfin, il y a dette et dette. Quand on s'endette sur 30 ans pour une maison, l'emprunt correspond à 1000% de son revenu annuel, pas à ces 66 petits pourcent. Pourtant on n'en fait pas un drame. La question de la nature de la dette (payer les retraites de la fonction publique ou financer des lignes TGV et des synchrotrons?) est bien plus importante que le montant de la dette. Malheureusement, c'est la que la réponse est pas rassurante...

Matthieu a dit…

Je suis d'accord avec certains de vos commentaires, pas avec d'autres.

Le rapport Pébereau n'a pas été étouffé, mais a peu été suivi d'effets, pour l'instant. C'était l'opinion de la 4eme de couverture, pas la mienne.

Pour les hypothèses des auteurs du livre : n'oubliez pas qu'il s'agit de politique-fiction. A un auteur de science fiction, on demande qu'il soit cohérent, et, pour les meilleurs, crédibles. Ici, c'est la meme chose : les auteurs sont libres de choisir les évolutions les plus pessimistes dans la gamme des avenirs "crédibles", pour amener à la situation de faillite. Et quand vous ecrivez "le Trésor obtient des prêts avec une facilité déconcertante sur les marchés, on est très loin des junk bonds", on peut y voir au contraire une bulle, plutot inquietant.

Sur l'italie qui utilise le "filet de sécurité de l'euro", il se peut au contraire que ce soit un facteur aggravant pour la France : si plusieurs pays se mettent à depasser les limites en termes de crédibilité d'endettement, c'est l'ensemble de la zone qui pourrait etre moins sûre pour les investisseurs.

Enfin, il me semble que votre derniere remarque est liée à l'argument que la dette peut etre une bonne chose si elle sert à investir, dans une sorte de spirale vertueuse keynesienne. Je ne déforme pas votre pensée ? Je suis d'accord, mais seulement si il s'agit d'une augmentation de la dette à partir d'un régime équilibré, comme un coup de fouet. Nous ne sommes pas dans cette situation, puisque les interets de la dette absorbent une bonne part des revenus de l'Etat, ce qui represente au contraire moins de moyens d'investissement public.