Penseur

samedi, octobre 28, 2006

Education supérieure et entreprises

Le sous-titre pour ce billet pourrait être : Enfin l’arrivé du privé !

Un article intéressant du Monde parle du financement par les entreprises de l’enseignement supérieur. Il y est fait mention de la création de chaires (c’est-à-dire d’un ensemble de cours, souvent de niveau licence ou master) financées par des entreprises ou des mécènes. Un article complémentaire décrit ce qui se fait en Europe sur le même sujet. Au passage, ce genre de mise en perspective est une bonne habitude que le Monde est en train de prendre, mais il manque certainement la comparaison avec les USA, qui ont, après tout, l’enseignement supérieur le plus attractif du monde.

Certains membres de ma famille, ou des blogueurs comme Enro [1], ne manqueront pas d’y voir une évolution négative, l’influence de l’argent et de l’industrie étant par essence mauvaise. Pour ma part, je suis très enthousiaste : le manque d’implication du monde de l’entreprise et des alumni[2] dans l’éducation supérieure est un des facteurs qui explique le côté si peu appliqué, expérimental, et pratique, des cours français. Il est bon d’avoir un regard extérieur pour introduire un peu de concret – et il n’est pas honnête de se plaindre à la fois du manque de financement des universités, de la dette publique, et de l’implication des entreprises, comme j’ai pu l’entendre.

Le problème est le même dans le monde de la recherche. Il est ironique de voir que ceux qui se plaignent que l’Etat ne met pas assez de moyens dans la recherche sont souvent ceux qui défendent la séparation, à mon sens fausse, inutile et contre-productive, entre recherche fondamentale et appliquée. La première est vue comme supérieure et doit être soutenue par l’Etat, car les entreprises ne sont soi-disant intéressées que par la recherche à court terme. Cela serait un argument pour refuser l’entrée des entreprises dans le financement des labos, qui conduirait à une dégradation de la recherche. L’exemple des Etats-Unis suffit à contredire cet argument : les allez-retours entre entreprise et labos, entre recherche et start-up, soutiennent à la fois l’économie américaine et le progrès scientifique – la razzia sur les prix Nobel étant un signe fort.

J’ai l’impression qu’en France, le monde universitaire se focalise sur les questions de choix budgétaires. Elles ont de l’importance, bien sûr, mais la France n’est pas à la traîne pour ce qui est des efforts publics. Il s’agit plutôt, de mon point de vue, d’un manque de confiance envers le secteur privé, qui, d’ailleurs, le rend bien aux universitaires. Un changement de mentalité est nécessaire pour atteindre un système de type américain, qui est je pense bien meilleur, où les entreprises externalisent largement leur R&D en faisant confiance aux thésards des universités, et où les chercheurs n’hésitent pas, quand une possibilité d’application se fait sentir, à travailler avec les entreprises ou à monter une start-up.

EDIT : à propos des investissements en R&D de différents pays, de l'évolution de ces montants, et de la répartition entre public et privé, je vous conseille ce rapport indiqué en commentaires par Eric.

[1] Je précise que je ne sais pas ce qu’il en pense, que je fais cette supposition d’après ce que j’ai pu lire sur son blog, et que je serais heureux de me corriger si je me suis trompé.

[2] Anciens élèves

11 commentaires:

Enro a dit…

Eh bien, je suis heureux de te détromper : j'estime que les interactions et partenariats avec le privé ne sont pas à rejeter a priori.

Tu écris notamment : "les allez-retours entre entreprise et labos, entre recherche et start-up, soutiennent à la fois l’économie américaine et le progrès scientifique". Je considère qu'il faut même étendre ces allers-retours au tiers-secteur de la recherche :

"À côté de la recherche publique et du secteur privé émerge ainsi un tiers secteur de la recherche associative, de l’expertise citoyenne et de l’innovation coopérative. L’ancien modèle fordiste de production des savoirs cède la place à une société de la connaissance disséminée. (...) force est de reconnaître que c’est du savoir vivant plutôt que du seul savoir approprié ou codifié, que c’est de tous les pores de la société plutôt que des seules institutions spécialisées - centres de recherche publics ou privés, bureaux des méthodes, comités d’experts, etc. -, qu’émergent aujourd’hui les savoirs et les innovations qui font la richesse économique et sociale de nos sociétés." (C. Bonneuil)

Comme un réseau qui se renforce à chacune de ses interactions, on pourrait donc aussi inclure ce tiers-secteur et le faire interagir avec les secteurs privé et public ; pourquoi pas, par exemple, des chaires financées par des militants écologistes ou des mouvements associatifs ? Un peu dans la lignée des programmes de recherche PICRI de l'Ile-de-France...

Eric C. a dit…

Je suis également favorable à une plus forte coopération entre le secteur privé et le monde de la recherche académique, mais comme dans bien d'autres domaines il me semble important d'insister sur le fait qu'un financement privé n'exclut évidemment pas le recours au financement public. Les deux doivent etre complémentaires, le second sans doute davantage destiné à la recherche plus fondamentale, le premier à une recherche plus appliquée.

Matthieu a dit…

@Enro : je suis allé voir ton billet sur PICRI, et je comprends mieux ce dont tu parles. Je tiens à preciser au passage que je ne suis pas le même que le Matthieu qui à commenté chez toi. Des associations qui financent des recherches, pourquoi pas ? C'est du lobbying, et greenpeace et d'autres associations le font deja aux USA avec un certain succès. mais en France, vu que la réaction habituelle (aussi systématique que stupide) est que le lobbying, c'est mal, j'ai un gros doute.

Pour une chaire, mon doute est encore plus gros, d'un point de vue pragmatique : il faut de sacrés moyens financiers, il s'agit de payer profs, batiments, et matériel.

@Eric : les financements publics et privés ne sont absolument pas exclusifs. Cependant, la distinction que vous faites en public/fondamental et privé/appliqué est exactement la façon de penser de beaucoup de français que je critique. D'une part, je serais bien en peine de classer tel ou tel domaine dans appliqué ou fondamental. si vous avez des exemples, je suis preneur. Ensuite, l'interet bien compris d'une entreprise pour la recherche est d'explorer de nombreuses pistes nouvelles (fondamentales, diriez-vous) et, dès qu'une application peut s'envisager, s'engager dedans (appliqué, diriez-vous). La frontière est floue et les labos US tournent sur l'argent des entreprises, quel que soit le type de recherche.

On peut envisager pas mal de systèmes hybrides, qui sont a mon avis les plus interessants : salaires publics / financements des projets privés, affectation d'un certain pourcentage des contrats aux départements moins payants comme mathématiques ou histoire, etc...

Mais diviser arbitrairement fondamental/public et appliqué/privé, ca, non merci. C'est le meilleur moyen de pourrir la R&D des entreprises, et d'avoir un Etat qui a toujours une guerre de retard dans la definition de ses priorités scientifiques. Inefficacité maximale pour tous les acteurs et niveau de recherche minimal.

Oh, zut, justement, c'est le cas de la France...

Enro a dit…

Matthieu > Oui, je me suis rendu compte après avoir posté le commentaire de la difficulté d'avoir des chaires financées par des associations. Mais si l'on pense par exemple à l'AFM, l'ARC ou d'autres "puissantes" associations de malades, la chose devient tout à fait possible... Sinon, je te rejoins tout à fait sur la seconde partie de ton commentaire sur les démarcations privé/public et fondamental/appliqué.

Une des conséquences du financement privé de la recherche publique qui me dérange, par contre, c'est l'appropriation du vivant par les brevets et les limitations de l'innovation (et de la recherche !) qui en découle. Ceci devrait être relativement contrôlé et l'État ne devrait pas hésiter à jouer son rôle d'arbitre !

Eric C. a dit…

Tout comme la séparation financement public / financement privé n'est pas exclusive, la séparation recherche fondamentale / recherche appliquée ne l'est pas davantage ...
Mais avant de souhaiter un investissement plus massif des entreprises privées dans la recherche "académique", il faut se pencher sur les investissements actuellement réalisés dans leurs propres départements de R&D.
Je ne suis pas sur que la pente de la courbe soit ascendante dans la plupart des groupes français ...

Matthieu a dit…

@Eric : je ne sais pas si la courbe est ascendante ou pas, mais la valeur moyenne est faible. Vous soulevez le vrai problème du manque d'investissement dans la R&D des entreprises françaises. Je soumets une hypothèse à votre sagacité, qui vaut ce qu'elle vaut : en France les dirigeants d'entreprises sont majoritairement des ingénieurs qui n'ont pas fait de recherche, aux USA ce sont des PhD. Ils investissent en fonction de ce qu'ils connaissent...

@Enro : l'éternelle question de la brevetabilité du vivant... D'un côté, le brevet est aussi légitime que dans d'autres domaines : un chercheur qui travaille sur le génome veut pouvoir breveter ses trouvailles et gagner de l'argent sur, par exemple, la protéine qu'il a identifiée. Ceux qui veulent l'en empêcher sont hypocrites. D'un autre côté, what if un autre groupe qui travaille sur cette protéine trouve d'autres applications ? La question est très complexe, je n'ai pas de réponse. peut-être un système de co-brevet ?

Fr. a dit…

Trackback manuel : ta note est citée ici, Matthieu.

Eric C. a dit…

D'apres ce lien, on constate que les dépenses de R&D des entreprises françaises sont passées de 1.39 à 1.36% du PIB entre 2001 et 2004 (p.2)

Matthieu a dit…

lien très interessant, que j'ajoute dans le billet. J'ajoute que les montants sont bruts, donc, corrigés de l'inflation, la baisse est encore plus importante.

zmb a dit…

@Matthieu : à propos de la brevetabilité du vivant. Permettez-moi de vous apporter quelques informations là-dessus et veuillez m’excuser d’intervenir si tard dans le débat.
Tout d’abord, contrairement à ce qui a été écrit par Enro, un brevet n’entraîne pas une appropriation du vivant (notez que l’expression n’a d’ailleurs strictement aucun sens, puisque vous vous êtes approprié du vivant le jour où vous avez acheté une plante verte).
Un brevet est un titre délivré par une autorité administrative conférant à son titulaire un monopole temporaire d’exploitation sur l’invention qui en est l’objet. Cela signifie donc que le brevet ne permet que d’interdire à autrui d’exploiter l’invention objet du brevet. Pour parler encore plus simplement, votre brevet portant sur YFG (Your Favorite Gene) et la protéine codée par YFG ne vous confère la propriété ni de YFG ni de Yfg, mais vous permet d’être seul sur le marché à utiliser Yfg pour isoler des molécules thérapeutiques ciblant ladite protéine. Si vous êtes une pharma, c’est une garantie de retour sur investissement.
Usuellement un brevet portant sur un objet (par ex. le DHMO ;-)) en tant que tel couvre l’ensemble des utilisations de cet objet (par ex. pour solubiliser un produit chimique ou pour noyer une mouche), et ce même celles qui n’ont pas encore été imaginées. Le chercheur qui aura pensé à une nouvelle utilisation du DHMO pourra faire breveter cette utilisation si elle satisfait aux critères de brevetabilité (nouvelle, inventive, susceptible d’application industrielle). Cependant, il ne pourra mettre en œuvre cette utilisation sans l’autorisation du propriétaire du brevet du DHMO, c'est-à-dire sans prendre une licence pour ce brevet.
Venons-en au vivant. C’est là que les choses se compliquent (s’il en était encore besoin). En effet, le législateur français, soucieux de préserver la dignité humaine jusque dans les séquences Alu, a décidé de ne transposer que partiellement la Directive 98/44, qui édictait des règles claires et conformes à la pratique internationale (et ça ne veut pas dire uniquement américaine) pour la brevetabilité du vivant. Las ! Il n’est plus maintenant possible de breveter – en France – un gène que pour une fonction donnée (le législateur n’a d’ailleurs pas précisé ce qu’il fallait entendre par « fonction du gène » ; la seule d’intérêt à laquelle je puisse penser, c’est de faire un mARN).
J’ajoute que le législateur a aussi introduit des articles concernant l’exploitation des inventions de biotechnologie. A noter que la rédaction desdits articles (L613-2-1 à L613-2-4 CPI) montre clairement (c’est d’ailleurs la seule chose qui soit claire à propos de ces articles) que le législateur ne comprend rien ni à la biologie ni au droit des brevets. Toujours est-il qu’on comprend vaguement que le titulaire d’un brevet qui aurait été délivré pour une séquence d’ADN en tant que telle ne pourra faire valoir son droit que sur la base d’une fonction de cette séquence divulguée dans le brevet. Ce qui signifie qu’une pharma ou une biotech (comme c’est souvent le cas) pourrait obtenir un brevet sur YFG qui serait limité à l’utilisation de YFG pour isoler des molécules anticancéreuses et voir son concurrent développer librement un test de diagnostic – ou pire, déposer une demande de brevet sur un test de diagnostic – utilisant YFG, sans pouvoir rien y faire.
Deux questions dès lors : 1) la pharma ne devrait elle pas garder secrets ses travaux sur YFG, auquel cas il est loin d’être sûr que la science y gagnât ? 2) que pourrait encore vendre une biotech ?
Toutes mes excuses pour avoir été si long, mais le sujet est passablement compliqué, et comme toujours, on peut compter sur le législateur français pour ne pas simplifier les choses.

Matthieu a dit…

commentaire tres interessant, qui confirme que les slogans pour Tshirt du genre "non à la brevetabilité du vivant" sont toujours aussi incomplets.

De ce que je comprends de votre commentaire, l'inventeur d'un gène doit breveter toutes les applications auxquelles il peut penser ? voila qui bloque bien plus la recherche que s'il n'avait breveté que la séquence... Avec aussi le danger, comme vous le soulignez, de la tentation du secret.